Rilke

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samedi 16 juillet 2016

Portrait de Sylvain Tesson pour Montagnes Magazine


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Critique Envole-toi Octobre, par le site A bride abattue

Envole-toi Octobre, par le site A Bride Abattue

Par A Bride Abattue @abrideabattue
Il y a des livres que j'ai envie de lire mais dans lesquels je ne parviens pas à entrer. C'est parfois une simple question de moment. Et, souvent, je me surprends quelques semaines plus tard à apprécier énormément un ouvrage dont je n'avais initialement pas dépassé le premier chapitre.
Je ne le sentais pas en condition pour apprécier Envole toi octobre et je l'ai proposé à mon amie Annie. Elle vient de me le rendre en me donnant son avis, que je vous restitue intégralement.
Quel a été ton ressenti de lecture  ?

Je ne connaissais pas Virginie Troussier. Je l'ai lu assez rapidement alors que c'est un sujet difficile. La quatrième de couverture m'a donné envie de plonger dans ce roman dont le titre m'apparaissait à la fois poétique et énigmatique. Ensuite, le ton grinçant de son analyse m'a intriguée. Son langage percutant m'a attirée.
Octobre est en effet intriguant. On pourrait penser à un prénom ou un surnom, en référence au film de Julien Duvivier sur la Résistance ...
L'héroïne est née en automne, ce qu'elle qualifie de "bâtard et troublant" parce que cette saison "sème des grenades entre les dents que nous dégoupillons avec la bouche". C'est donc bien du mois d'Octobre qu'il s'agit et l'écrire avec une majuscule lui confère malgré tout une sorte de personnalité. C'est avec le poème de Pablo Neruda, l'Automne revient, que démarre le livre, en installant un univers lyrique.
La question de l'autobiographie et de la vérité est assez centrale en ce moment. Peux-tu nous en dire plus ?
Avec l'emploi du "je" on peut penser à un récit autobiographique même si le personnage principal porte un prénom qui n'est pas celui de l'auteur. Suzanne est une jeune femme de trente ans, ayant préparé un monitorat de ski tout en suivant de brillantes études universitaires. C'est une femme qui affirme sa liberté et qui se livre avec beaucoup de nostalgie et de tendresse, en manifestant une forme de lucidité. L'auteur concède d'ailleurs : même si les souvenirs sont faux, ce sont des souvenirs.
Elle a déménagé six fois en cinq ans, c'est dire combien sa vie a été mouvementée, marquée par les rencontres amoureuses. Mais ce qui semble le plus déterminant serait son cadre de vie. Elle compare Paris à un scorpion alors que le touriste voit dans l'organisation des arrondissements une structure en escargot. (On pourra observer que le scorpion est le signe du zodiaque qui correspond à l'automne).  Paris ne représente pas pour elle la plus belle ville du monde mais une "addition de cafards". C'est dans la capitale que tout bascule pour Suzanne qui à l'instar de ces insectes aura tendance à vouloir "rester dans l'ombre pour survivre, sachant que dans la lumière du jour la laideur insupporte".
Disparaître aux yeux des autres, voilà toute son ambition, avec pour seules compagnes la musique et la littérature. Jusqu'à ce que l'enfermement ne devienne médicalisé.
Quel est le fil conducteur du roman ?
La répétition des échecs semble due à l'exigence de son père qui a en quelque sorte formatée Suzanne à rechercher une relation exigeante. Toutes les rencontres sont décryptées selon le prisme de l'empreinte paternelle. Suzanne ne parvient pas à accepter l'imperfection. Et c'est surtout de son père qu'elle craint le jugement : je te fuyais car je crevais de trouille que tu décèles un jour mes faiblesses.
Y a t-il malgré tout une forme de fin heureuse  ?
Suzanne finit par comprendre et admettre que l'excellence n'engendre pas l'amour (p.252) qui peut alors s'exprimer positivement : je n'ai aucune nostalgie du passé. J'attends désormais tout de l'avenir.
T'es tu reconnue dans cette réflexion ?
Je ne me suis jamais identifiée au personnage mais j'ai adhéré à l'analyse.  Ne dit-on pas qu'à la Sainte Catherine (25 novembre) tout bois prend racine ? On peut donc admettre qu'un avenir est possible. Et puis l'écriture de Virginie Troussier, dont c'est le second roman, m'a procuré un réel plaisir. Son style est très personnel, marqué par un foisonnement d'images qui m'ont parfois subjuguée. On glisse sensuellement entre les mots qui sont organisés comme les joyaux méticuleusement travaillés par un orfèvre qui façonne son chef-d'œuvre et on tourne les pages avec une avidité jamais assouvie.
A qui recommanderais tu ce livre ?
A tous ceux qui comme Suzanne sont en recherche d'une légèreté de vivre. Octobre arrive dans quelques semaines. Donnons lui des ailes pour qu'il puisse s'envoler.
Je remercie Annie pour son analyse. Le livre n'a pas fini de rencontrer son lectorat comme vous pourrez en juger sur la page Facebook qui lui est dédiée.

Envole-toi octobre de Virginie Troussier chez Myriapode
http://abrideabattue.blogspot.fr/2015/08/envole-toi-octobre-de-virginie.html

vendredi 10 avril 2015

Sur Fragments de lecture, par Virginie Neufville : Envole-toi Octobre, quand la vie se fait chaos

"La mémoire fusille. Elle transforme en mélancolie d'automne, en mélodie de Vivaldi (...) Le vide a une forme, un volume."

Suzanne est l'incarnation du "trop": trop plein d'émotion, trop plein de désir, trop plein d'attentes, trop plein de souvenirs. Elle aborde la trentaine, mais dans sa tête, elle est beaucoup plus vieille. Elle aime la vie, mais cette dernière lui donne trop d'obstacles à franchir avec sa frêle carcasse.

Suzanne s'est construite grâce ou à cause des hommes de son entourage. Son grand-père Lucien est un modèle car il "est hors du temps, hors catégorie, dans la mort, il a trouvé la vie, la foi, l'absolu", son père est celui pour qui elle veut réussir, Antoine, un ex-petit ami, est celui qui lui a appris à vivre à foncer sans se retourner. D'autres amants, d'autres amis ont traversé sa vie, et, par leur présence, leur rapport au monde, ont ajouté une pierre à l'immense forteresse émotionnelle de la jeune femme.

Or, le trop-plein à l'excès détruit. C'est en tout cas ce qu'on ressent en lisant la prose chargée de l'auteur. Virginie Troussier est une perfectionniste. Chaque émotion est analysée, retournée, disséquée. Un adjectif ne suffit pas, il en faut un voire deux en plus pour toucher vraiment l'état d'âme de la narratrice. Forcément, pour le lecteur, il faut un temps d'adaptation, mais une fois familiarisé, on prend plaisir à ce "décorticage" de sentiments.

"Ce n'est pas la vie qui est importante - mais les souvenirs." Forte de ce mantra personnel, Suzanne préfère se souvenir que vivre l'instant. Trop vivre c'est se consumer, alors que se souvenir est une forme de préservation. Cette attitude entraîne forcément une discipline de vie "border line": "ma vie se loge désormais dans un souffle" se plaît-elle à dire. A trop attendre des autres, on en est réduit à vouloir se suffire à soi-même. Néanmoins, ce repli sur soi impose une reconstruction, un polissage, une interprétation de ses expériences passées. On sombre dans la dépression, au pire la folie. Le voisin de Suzanne, Charly, tentera bien de l'en sauver avant l'hospitalisation, en vain.
Alors que les hommes de sa vie étaient des ports d'attache, le seul personnage féminin, en l’occurrence la mère, incarne l'îlot qui évite le naufrage. Elle se cantonne à son rôle maternel car Suzanne ne lui donne aucune autre place. Ombre parmi les ombres, elle accepte sans broncher cet appel au secours...

Cette nouvelle vie à l'écart de tout est un "pari obscur" voué à l'échec. Il est la conséquence de cette foi inébranlable en la force des souvenirs. Mais c'est aussi un choix diabolique dont Suzanne, terriblement lucide, en assume les conséquences.

Suzanne est le moi autofictif de l'auteur. Elle est l'incarnation des émotions à vif, à fleur de peau, de cette sensation à la fois primale et oppressante de vivre. Justement vivre est assimilée à une ivresse de l'altitude, et la montagne, "buée idéale, lumineuse et lointaine", un refuge au cas où la mélancolie atteint son paroxysme.

Envole-toi octobre est le souffle puissant d'une jeune femme qui tente de donner un sens à son existence, tout en acceptant sa nature mélancolique. Parfois, la narration est exigeante, oppressante même, mais elle colle aux états d'âme de la narratrice. Le récit introspectif se fait sans ambages, car l'écriture est finalement une thérapie, un retour accepté vers la normalité.

Virginie Troussier a écrit un roman intime, entier, sur la douleur de vivre, parfois.
 http://virginieneufville.blogspot.fr/2015/04/envole-toi-octobre-virginie-troussier.html?spref=fb

Sur unidivers, par Laurence Biava : Envole-toi Octobre : journal intime d'une Virginie Troussier obstinée

Second roman de Virginie Troussier Envole-toi Octobre est paru en octobre 2014. Prolongement du premier, Folle d’Absinthe publié deux ans plus tôt, on y retrouve – c’est bon signe ! – les mêmes obsessions (temps, spatialité, effusions tangibles et sensations d’absolu). Envole-toi Octobre est toutefois plus abouti. Plus rude et sensible aussi. En somme, réussi car mature.

Après Septembre, nous attendons toujours une fin, en observant précisément les oscillations de notre cœur. Nous regardons les oiseaux qui volent si bas, dévorer ce qu’ils peuvent comme si la plus grande des guerres leur pendait au cou ou comme si, au contraire, il était urgent de vivre, le plus délicieux, le plus vite possible avant de fuir ailleurs. C’est bâtard et troublant d’être né en automne. Entre le soleil et la pluie, souffrir et se réjouir de la fragilité du temps, ne pas réussir à compter sur ses doigts les heures qui séparent marée haute de marée basse, tenir au monde par un scotch usé.

virginie troussier envole-toi octobreEnvole-toi Octobre est un texte intime. Un journal très intime où l’ombre mélancolique d’un « je » obstiné n’ose pas se dévoiler. Pas d’autobiographie franche, mais une composition d’ensemble (un patchwork ? un kaléidoscope ?) où  l’auteur, Virginie éprouve du mal à se dissimuler derrière Suzanne, son personnage écorché vif. Cette impression éclate dès les premières pages.
Suzanne se livre tout au long du récit à une sorte de quête initiatique. Un retour sur soi ardu. Ses souvenirs la dévastent, ses doutes la submergent, ses rencontres amoureuses parviendront néanmoins à la renforcer. En dépit de quelques échecs et d’un lourd passé qui lui revient comme un boomerang – oppressant…
Et le lecteur se laisse happer par le rythme de ce récit bavard au style élégant ; chaque mot y dépeint sa juste place. Défilent des séries d’images qui révèlent des parts intimes de chacun : origines, fins, fuite du temps, insaisissable de nos vies, pensées fugaces. Et la rigueur ténue, cette exigence d’écriture et de narration exacte, enchantent. De fait, les descriptions sont précises et traversées par ce qu’il faut de lueurs, de grâce et de volonté, y compris quand le personnage de Suzanne déborde de toutes les humeurs.
Virginie Troussier
Virginie Troussier est né en 1985 ; elle a publié Folle d’absinthe et Envole-toi Octobre
Envole-toi Octobre est un livre intelligent où l’on croise Spinoza, Artaud et Epictète à la faveur de quelques digressions artistiques et d’un foisonnement d’âmes humaines. Avec eux, Suzanne hurle, se brise, aspire la vie à pleins poumons. Mais aussi s’abandonne à l’amour fou jusqu’à se perdre elle-même. Le lecteur, lui, ne la lâche jamais…
Roman passionné de beauté et de souffrance. Parce qu’il somme de se souvenir du passé, d’honorer la mémoire de ses pairs, des anciens. On soulignera la réussite des pages consacrées à la mémoire intrusive, presque obsessionnelles.
Dans Envole-toi Octobre Virginie Troussier invite le lecteur à faire corps avec son héroïne. Sorte d’osmose avec les rythmes de Suzanne ; avec ses mouvements, ses frasques, ses murmures, ses émotions. Un roman empli d’une singulière rage de vivre.
I – Géologies – Tempêtes
Certaines montagnes sont angulaires et tout ce que vous ferez pour les lisser d’un bras, ne sera qu’échec et fatigue. Certaines montagnes sont faites, c’est l’histoire, pour couper les poignets, blesser les genoux, faire fumer les poumons, plier les chevilles. Certaines montagnes n’accepteront jamais que vous parveniez en haut. C’est une vielle fierté de la roche, c’est con comme un homme, mais c’est ainsi. Cette montagne-là, s’est laissée patiner, amadouer, foutre en l’air par le vent et les sources. Elle est ronde, c’est un ventre tendu. Vous y allez comme pas deux, fragile cordée d’estime, vous passez là où personne n’est plus venu. Vous chatouillez l’idée d’être plus fort qu’un autre. Vous vous donnez du mal et suez de votre eau.
Une fois là-haut, vous surplombez une moquette d’arbres, de mousses, de lichens, votre tête cogne du vin cuvé d’hier. Des écorces de bouleaux à s’en faire tourner le crâne. Vous vous asseyez pour souffler et la roche ronde est trompeuse. En montagne, on se baisse pour tutoyer les nuages. Et vous vous approchez de la falaise pour pisser dans le vent, vous penchez aussi, jusqu’à l’éblouissement. Aujourd’hui, plus qu’à l’habitude, vous choisissez votre décor. Il y a de l’eau de ciel, des arbres flous plantés la tête en bas, et un gouffre où pleut l’idée, la seule idée d’un dieu guerrier.La nudité de la vie quand on est la proie d’une mélancolie de montagne.J’y suis arrivée. Je suis au sommet.
Je viens d’atteindre le pic du Grand Roi, ma montagne favorite depuis toujours. Tous les hivers de mon enfance, je les ai passés avec mes parents, leurs bandes d’amis et leurs marmots à la Morte. Quand on a l’impression d’étouffer chez soi, c’est drôle de passer ses vacances à La Morte. Sur ce sommet, j’ai appris à skier. J’ai skié, parfois très loin, pour le plaisir de la sensation d’abandon qui vous prend quand les remontées mécaniques s’éloignent et que l’on se sait porté par des mètres et des mètres de poudreuse. Ça ne vous le fait pas ? Porté par du rien, quand le jour tombe, la neige se fait sombre, brillante et les étreintes sont belles. Ce sommet m’émeut jusqu’aux larmes. Quand le soleil s’y couche, mon coeur se pince. Une journée vient de s’y finir et elle ne reviendra pas. Quand je suis loin du sommet, mes yeux ont soif. Sur la route qui y mène, je le guette, à droite, et quand il apparaît soudain à travers les arbres, que je devine son pic qui étincelle sous les rayons du soleil, je sens mon coeur battre à tout rompre et un frisson me parcourir l’échiné. Je sais que je vais être bien. J’en repars toujours gonflée à bloc, après trois semaines en pleine nature. J’ai grandi sur ces cimes. Si l’écoulement des jours pouvait ressembler au plus petit torrent. Cela fait plusieurs années maintenant que j’oublie la montagne à force de ne pas y être, elle devient une buée idéale, lumineuse et lointaine, où je me réfugie lorsque le réel, à Paris, est trop gris. (…)

Virginie Troussier Envole-toi Octobre, Editions Myriapode, octobre 2014, 21 euros


jeudi 19 mars 2015

Critique d'Envole-toi Octobre des Carnets d'Eimelle - Lectures, spectacles.

C'est toujours un plaisir de découvrir un auteur, et je suis ravie de cette nouvelle "rencontre", merci  Virginie Troussier !

Ce texte, quasi philosophique par instant, est une longue introspection .
Il nous plonge dans les angoisses et les interrogations de Suzanne, tant de questions qui ne peuvent que trouver des échos en bon nombre d'entre nous . La mémoire, les souvenirs, entre nostalgie et quête de soi, il nous faut la suivre dans ses hésitations et ses errances. 

Mélancolie. Quête de liberté. Secrets de famille - poids du père - omniprésence de la mort - désir de perfection. Peur de décevoir. Quête de l'amour. Dépendance. Les phrases qui brisent plus que les coups. Réussir pour être aimée. S'aimer déjà soi-même. Repousser les limites. Mettre le corps en danger.

Un long chemin escarpé, comme une course en montagne par mauvais temps, emprunté par l'héroïne pour retrouver pleinement le goût de la vie et le goût de soi,  puis celui des autres.

Entre citations littéraires (de Spinoza à Nietzsche et Épictète ) et ambiance musicale (de Bach aux Beatles), entre montagne, sommet,  avalanche, crevasse et vie parisienne, le texte flirte parfois avec la poésie (le style déroute un peu parfois, en phase avec l'état d'esprit du personnage) , il nécessite de prendre le temps de le lire mot après mot pour mieux l'apprécier. 

http://lecture-spectacle.blogspot.fr/2015/03/envole-toi-octobre-de-virginie-troussier.html

mercredi 28 janvier 2015

Interview sur l'écriture et la vie pour la lectrice.fr


En octobre dernier, est paru le deuxième roman de Virginie Troussier, Envole-toi Octobre (Myriapode). A cette occasion, cette jeune écrivain, d'une sensibilité extrêmement attachante, a accepté de répondre à quelques questions sur son roman,  sur son écriture.
Une rencontre d'un bel équilibre, portée à la fois par l'émotion, la fragilité, une intense lucidité et une finesse d'esprit saisissante, troublante et même intimidante parfois. Lisez plutôt !



Vous n'avez pas encore 30 ans et publiez aujourd'hui votre 2ème roman. Que raconte-t-il en quelques mots ?
Envole-toi Octobre est un livre sur la mélancolie. Il raconte l’histoire d'une jeune fille de trente ans, elle est perdue d’absolu et souhaite, pour vivre pleinement, transformer ses souvenirs armes à feux en champs de coton. Le récit tente de déce­ler la beauté convulsive de destins ­funestes, des fantômes qui peuplent une existence et sonde la liberté intérieure face au manque, au vide, qui peut devenir gain. C'est une sorte de roman initiatique, l'histoire d'un passage de vie, d'une transformation, et une réponse à la question : que doit-on faire couler dans nos veines pour que cela circule ? L’histoire s’accompagne d’un mouvement en filigrane: passer de l’image que l’on a de soi à ce que l’on est vraiment, et devoir faire avec. Se demander comment on va faire avec.
Peut-on dire que c'est un roman d'autofiction, un roman personnel ?
J’écris à partir de bribes d’émotions, de sensations que j’ai vécues et que je vais découper, placer dans une situation loin de moi. A partir de là, quelque chose va se créer. Il peut y avoir des éléments tangibles, existants, qui vont se retrouver dans le texte, mais, en fait, qu’importent les murs, le cadre, ce qui est dit ou n’est pas dit, l’essentiel est dans ce que je fais de ces émotions. J’agis sous perfusion : ce que je vois, ce que je vis, va nourrir le texte au compte-goutte.
Envole-toi, Octobre, parle de révolte, de solitude, de mélancolie, du passage de l'adolescence au monde adulte. Pensez-vous qu'à travers Suzanne, la narratrice, se manifestent les grands tourments de la jeunesse actuelle ?
Je dirais plutôt que ces tourments sont ceux des romantiques…qui vivent aujourd’hui dans une époque plutôt nihiliste. 
Qu'attendez-vous de la vie ? Quels sont vos instants préférés ?
Certainement des moments pleins, vrais, sans façades. En tout cas, des moments qui sonnent juste. Je fuis les jeux de rôle, les masques, les convenances, et les mensonges. Ce n’est pas évident de se sentir bien tous les jours. J’ai longtemps cherché à analyser tout ce qui m’entourait (et je continue à le faire), mais aujourd’hui, je pense que le bonheur, la grâce se trouve davantage dans la contemplation que dans l’analyse. Je viens de terminer un roman d’Alexandre Lacroix (j’ai lu tous ses livres, j’aime beaucoup d’ailleurs son aventure littéraire sans compromis), qui s’intitule Comment vivre lorsqu’on ne croit en rien ? Il raconte avoir trouvé la meilleure définition du bonheur dans un livre de Nicolas Bouvier, L’usage du monde : Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s’en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l’aube se lève, s’étend, les cailles et les perdrix s’en mêlent…et on s’empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le chercher un jour. On s’étire, on fait quelques pas, pesant moins d’un kilo, et le mot « bonheur » parait bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive.
Alors mes instants préférés sont sur un bateau, qui se penche à l’horizontale pour prendre de la vitesse, au sommet d’un pic, à ski, surplombant une mer de nuage, dans les rues de Paris, quand les appartement allumés laissent apparaitre les poutres apparentes et les vies imaginées, avec des amis autour d’un verre, pour se confier des paroles personnelles, qui résonnent, au cinéma, engloutie entièrement dans un film, ou en concert, transportée au point d’oublier mon corps, et à la fois le sentir vibrer, ressentir, aimer, bouger, vivre, j’aime ces dualités d’émotions qui viennent s’entrechoquer, dans mon lit, sur mon canapé, position allongée, une pile de livres à côté. Je peux rester très longtemps allongée, sans sortir. Je ne sais pas si c’est grave.
En découvrant Mommy du cinéaste Xavier Dolan (actuellement en salle), je n'ai pas pu m'empêcher de penser à Suzanne. Un véritable choc, une émotion forte et perturbante ; comme votre livre. Avez-vous vu ce film ? Y trouvez-vous quelques ressemblances, notamment dans la grâce et l'esthétisme à filmer des êtres fragiles, assez comparables, selon moi, à votre manière d'écrire ?
Oui, j’ai vu ce film. J’admire ce que fait Xavier Dolan. Son mode d’expression est l’intraveineuse, croiser le chemin de ses œuvres intransigeantes marque profondément. Le corps a toujours été la grande affaire de cet artiste à vif, poussant à son extrême l’adage selon lequel il faut réconcilier l’intérieur et l’extérieur. Le corps supplie et se plie. Au bord de l’extinction, mais toujours éclatant de vie. C’est peut-être en ça que je me sens proche de lui. Je m'intéresse beaucoup aux gens, aux personnes et personnages qui sont engagés dans un projet de transformation de soi. Et puis, l’un des moteurs de l’écriture consiste à confronter la part éduquée, civilisée de l’être humain à sa part de sauvagerie. Montrer comment les êtres négocient avec la violence, avec les lois, avec la mort. En ça, je me sens proche de lui.
En effet, votre écriture est intensément poétique, ultra-sensible, à fleur de peau et rend compte avec émotion et au plus juste de toutes les sensations humaines. Comment vous-y-prenez-vous pour atteindre une telle fusion ? Est-ce un travail d'écriture difficile ?
J’ai une confiance excessive dans la parole, dans les mots. Parfois, je suis stupéfaite d’y croire encore, parce qu’elle m’a joué quand même bien des tours ! Mais c’est plus fort que moi. C’est pire qu’un acte de foi, c’est spontané. Alors que je sais bien que ce n'est pas toujours rationnel... Si je suis face à quelqu'un qui ne croit pas en la puissance de la parole, ça me fait violence. Il y a, dans la vie, comme une nécessité d’user des mots. C’est comme s’il y avait un révélateur, au sens photographique, d’une part d’indicible. Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, d’autres ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d'autres des notes de violon. Je le sais tellement que je vis à travers les mots. Tout ce que je vis, je ressens, je le mets en mots directement. Si je ne parviens pas à décrire précisément ce que je ressens, il y a comme un échec dans l’émotion. La fusion est instinctive et instantanée. Tout passe par la parole, ce qui n’est pas toujours facile pour mon entourage, je demande des paroles, des explications, encore et toujours !
Il y a au-dessus de mon bureau quelques lignes du Manifeste du Surréalisme, d’André Breton : Chaque page doit exploser, soit par le sérieux profond et lourd, le tourbillon, le vertige, le nouveau, l’éternel, par la blague écrasante, par l’enthousiasme des principes ou par la façon d’être imprimée. J’essaie de ne pas trop m’éloigner de cela.
Votre héroïne est originaire des Alpes et lorsque vous décrivez la montagne, le lecteur n'a qu'une envie : s'y rendre. D'où vous vient cette précision, ce sens du détail du milieu montagnard  et de la technique du ski alpin ?
Comme mon héroïne Suzanne, je suis originaire des Alpes. J’ai grandi dans les montagnes et je reste très attachée à cette région. Je suis toujours étonnée, admirative devant ces paysages vertigineux, effrayants parfois. La montagne me passionne car derrière sa solidité apparente, elle est imprévisible. Il y a tant à dire. Pour la technique du ski alpin, j’ai commencé le ski à l’âge de trois ans, mon père, mon grand-père sont des skieurs passionnés, j’ai fait beaucoup de compétition, et j’ai également été monitrice de ski.
Qu'attendez-vous de la littérature ? Pensez-vous, comme Suzanne, qu'il n'y a qu'en littérature qu'on dit les choses ? Qu'on ose ?
Oui, la littérature permet de dire l’indicible et de montrer des corps disloqués, des lubies étranges, on peut tout dire, c’est un lieu de liberté intense et totale. La vérité n’est jamais entière, mais c'est une sorte d'asymptote, on s'approche d'une certaine vérité, on sait qu'on n'y arrivera pas, mais on continue. Quel que soit l'objet sur lequel se fixe son esprit, c'est l'écriture seule qui lui permet de réfléchir, lui ouvre l'accès à l'élaboration d'une pensée. Ce qu’il y a également d’intéressant dans les romans c’est l’écart que l’on raconte entre le savoir, le contrôle, le recul, et la vie, qui échappe le plus souvent à toute théorie. La littérature nous ouvre aussi des portes. C’est comme si l’on découvrait qu’il y avait de nouvelles entrées dans son appartement, avec de nouvelles pièces. Et puis, c’est aussi une façon de se tenir, de se situer dans le monde. Un encouragement à tenir bon.
Que faîtes-vous lorsque vous n'écrivez pas ?
Je lis beaucoup, je vais au cinéma plusieurs fois par semaine, j’écoute la radio avant de m’endormir, et des podcasts la journée, je m’évade à la mer ou la montagne dès que je peux, souvent pour faire du sport, je vois aussi mes amis, je parle avec eux en prenant des verres dans les bistrots, et puis j’ai un travail qui m’oblige à me lever tôt tous les matins pour lire la presse.
Comment est née votre envie d'écrire ?
Je ne sais plus, cela fait si longtemps. C’était très naturel. Sûrement ce besoin de sentir davantage ce que je ressentais, d’accomplir ma pensée plutôt que la traduire.
Comment écrivez-vous ?
J’ai besoin d’avoir de longues heures devant moi, d’un temps illimité. Alors j’écris le plus souvent en début de soirée, ça se prolonge aussi loin que je peux, et souvent les week-ends, je m’enferme, je pose des sacs de sable derrière la porte, je ne réponds plus au téléphone, j’essaie de rester concentrée, même si je rêvasse beaucoup. Je prends aussi des notes dans la journée, en écoutant la radio, en marchant dans Paris, pour plus tard.
Quels auteurs vous inspirent ? Qu'aimez-vous lire ?
J’aime l’écriture intimiste, celle qui me dérange, me bouleverse, me touche profondément, celle qui ne fait pas semblant, qui vient me chercher. J’aime aussi ceux qui me font réfléchir, m’apportent des connaissances nouvelles. J’aime les belles plumes, les styles particuliers. Je lis la littérature contemporaine, les livres de mes amis écrivains…Si je devais citer des noms ce serait Marc Villemain, Alexandre Lacroix, Erwan Larher, Nicolas d’Estienne d’Orves, Serge Joncour, Céline Curiol, dans les classiques, j’aime Camus, Conrad, Georges Perros, Sagan, Annie Ernaux, j’aime aussi les récits de mer, la philosophie et la poésie.
Avez-vous d'autres projets d'écriture ? Souhaitez-vous en dire quelques mots ?
Oui,  le sujet de mon troisième roman prend de plus en plus forme en moi. Je vais le commencer d’ici peu. Ce n’est pas très mûr encore pour la lumière du jour. Je me sentais comme vidée après mes deux romans, je pensais que je ne pouvais plus écrire, que j’avais tout dit, ou alors qu’il me fallait vivre maintenant, mais en fait, il y a toujours une flamme qui s’affole en nous.
Que souhaiteriez-vous dire à vos prochains lecteurs ?
La folie fait souvent bon ménage avec la littérature. Dans les cervelles affolées nait souvent une langue créative piquée d’essentiel que l’écriture peut capter à des fins qui font du bien. Alors, il ne faut jamais la craindre. J'aime l'incandescence des mots, que les livres soient des brasiers. J'ai écrit mon roman Envole-toi Octobre presque dans un état de combustion. Pour écrire, il faut s’autoriser à être la personne que l’on ne veut pas être. Il ne faut pas craindre l’impudeur. Il faut accepter qu’un roman nous change parfois. Si le lecteur sait cela, alors tout va bien, il peut foncer.
Retrouvez le site le lalectrice.fr : http://lalectrice.fr/interview-virginie-troussier.html